• Jean-Claude et la cruelle injustice.

    (Cette photo est un montage sorti tout droit de mon imagination)

    Il y a quelques jours, mais tout à fait par hasard, je suis tombé sur le site Internet d’un jeu vidéo s’intitulant « l’Injustice ou les Dieux sont parmi nous ».  Un jeu qui consiste à faire entretuer de colossaux héros du style Batman, Superman, Wonder Woman, Flash, pour ne citer que les plus connus. J’ai trouvé ce titre plutôt étrange car même si je ne crois pas en Dieu ou en un dieu, il me paraît assez aberrant qu’il puisse y avoir une divinité au dessus de nous et des injustices en même temp. Sinon ce dieu ou ces dieux que l’on dit parfois tout puissants à quoi servent-ils ? Que font-ils ? Pourquoi ne font-ils rien pour empêcher ces injustices ? Ce jeu, je ne le connais pas, mais un titre comme « L’Injustice ou les dieux ne sont pas parmi nous » ou bien encore « l’Injustice ou les diables sont parmi nous » m’auraient mieux convenus. Ici, bien sûr, je ne parle pas de l’injustice des hommes, le plus souvent incontrôlable et motivée par de vils instincts ou de basses motivations.   Non, je parle de celle qu’on appelle plus communément la malchance, le malheur, la malédiction ou la fatalité. Or, cette fatalité, elle vient encore de frapper un de mes meilleurs amis et ce jour-là, malheureusement aucun dieu n’était avec lui.

    Jean-Claude, je l’ai connu il y a deux années environ au petit village d’Urbanya. Avec son épouse Nicole, Jean-Claude arrivait tout droit de Nancy et s’était, tout comme moi, aussitôt amouraché pour ce minuscule village du Haut-Conflent. Jean-Claude venait d’avoir 60 ans. Il avait tout abandonné dans le nord pour venir vivre dans le sud une retraite paisible dans ce bourg perdu qu’est Urbanya. Jean-Claude avait acheté une jolie demeure de village, mais comme toutes les maisons de ce coin-là, elle nécessitait une ample restauration. Jean-Claude s’était attelé à cette tâche avec une volonté farouche et un courage exemplaire et cette année, il était quasiment arrivé aux bouts de ses peines. Son petit coin de paradis était complètement rénové et très confortable. Enfin, Jean-Claude avait fait tout ce qu’il fallait pour vivre ici à Urbanya, toute l’année et jusqu’à la fin de ses jours. L’hiver, il était désormais certain qu’il y ferait chaud et l’été, la maison avec ses murs très épais serait naturellement plus fraîche.  Parallèlement à la maison, Jean-Claude avait acheté dans le bas du village, un grand terrain en friches en bordure de la rivière. Immédiatement et avec l’aide de Nicole, il s’était mis à cultiver un immense potager. Le champ était si vaste que finalement, il s’était équipé d’un petit tracteur et avait investi dans un grand « pick-up », beaucoup plus pratique à conduire sur les routes et les pistes de montagnes. Dans son champ, Jean-Claude cultivait des pommes de terres et toutes sortes de légumes ainsi que des arbres fruitiers déjà présents sur le terrain. Comme ils l’avaient fait avec nous, Jean-Claude et Nicole s’étaient très vite liés d’amitié avec la quasi-totalité de ses voisins et des habitants du village qu’ils soient résidents permanents ou secondaires comme nous le sommes nous-mêmes. Sans vouloir être péjoratif, Jean-Claude et Nicole sont ce qu’on appelle de vrais braves gens. Des gens simples et chaleureux. Plus familièrement, je dirais qu’ils ont la main sur le cœur et des gens généreux comme eux, j’avoue en avoir très peu connu au cours de ma vie. Toujours prêts à rendre service, à donner un coup de mains aux uns et aux autres, à distribuer allègrement les légumes et les fruits qu’ils ramassaient laborieusement dans leur grand potager. Jean-Claude avait même proposé de cultiver un autre grand champ, se trouvant à côté du sien, qu’un propriétaire avait laissé en jachère depuis de longues années. Il avait proposé de s’en occuper à charge de partager le fruit de son labeur. Evidemment, le propriétaire avait accepté cette offre plus que correcte et qui ne lui coûtait rien, pas même les semis ni l’eau que Jean-Claude pompait dans la rivière. D’ailleurs, quand je rencontrais Jean-Claude, je le trouvais plus souvent occupé à prodiguer un service à quelqu’un qu’à ses propres travaux. Jean-Claude ne savait pas dire non et quand moi-même, j’avais évoqué l’idée de poser une gouttière dans ma maison, il m’avait spontanément proposé son aide avant même que je le lui demande. Jean-Claude était ainsi, un gentil garçon d’une serviabilité exemplaire. Moi, je m’étais lié d’amitié avec lui car outre les qualités que je viens de citer, Jean-Claude n’était pas un chasseur et nous avions quelques « atomes crochus » sur ce plan-là. Jean-Claude aimait les animaux et la nature en général et de ce fait, nous ne pouvions que nous entendre. A la mort de son lapin qui s’était fait piquer à la gorge par une guêpe, plusieurs personnes l’avaient vu pleurer. Voilà, Jean-Claude était ainsi, tendre, affectif, affable, attachant et d’une gentillesse absolue. Un vrai chic type.

    Jean-Claude n’est pas mort et si je parle de lui au passé c’est parce qu’il ne pourra plus jamais être le même homme que j’ai connu auparavant. Là, je parle de sa vaillance, de son ardeur, de sa générosité, et de cette qualité magnifique qu’il avait de dire « oui » à tout le monde. Le 11 juillet, Jean-Claude a fait un terrible accident vasculaire cérébral. Un A.V.C comme on dit plus couramment. Un grand trou noir qui l’a d’abord plongé dans un coma d’où il est ressorti presque par miracle. Le deuxième. Le premier miracle s’est qu’il s’en soit sorti grâce à l’hélicoptère qui était venu le chercher de toute urgence à Urbanya. Sans ce moyen de secours ultra rapide, Jean-Claude ne serait sans doute plus de ce monde. Quand l’occasion m’a été offerte d’aller voir Jean-Claude, il était déjà sorti de l’hôpital et était au Barcarès en rééducation dans une clinique. Entre-temps, il avait déjà fait quelques allers-retours entre les deux car il avait failli mourir d’une pneumopathie. Quand je l’ai vu, physiquement il n’était plus le même homme que j’avais connu auparavant. Paralysé sur tout le côté droit, c’était ce que l’on appelle avec inhumanité un « légume », une personne très handicapée. Allongé dans son lit, il était immobile, il ne bougeait plus aucun membre ou si peu. Son menton reposait sur son cou et sa tête tombait de ses épaules comme un fruit trop mur prêt à choir. Son œil droit était fermé et le gauche était tout en bas de l’orbite. Ses lèvres tombaient et sa bouche n’était qu’un vilain rictus. Il parlait avec beaucoup de difficultés et avait « décollé » de nombreux kilos sans doute à cause d’une alimentation exclusivement ingurgitée par perfusion au travers d’une poche gastrique. Parmi ses paroles la plupart inintelligibles, nous avions néanmoins compris que Jean-Claude se souvenait de tout et de nous. Les larmes aux yeux, il évoquait son état de fatigue et le trou noir dans lequel il était tombé en ce 11 juillet. Ce trou noir, il s’en souvenait parfaitement mais l’on sentait bien que pour lui tout ce qui s’était passé ce jour-là restait incompréhensible. Avec le grand cœur qui était le sien et qui avait résisté à cette terrible détresse, il n’imaginait pas que l’accumulation de fatigue avait pu jouer un mauvais tour à son cerveau. En nous regardant, il disait Gilbert et Dany pour démontrer qu’il se souvenait de nous et se prouvait à lui-même qu’il n’avait pas perdu la raison. A mon tour, j’ai eu les larmes au yeux car si une personne ne méritait pas de se retrouver dans cet état c’était bien le gentil Jean-Claude. C’était très injuste et je dirais même inadmissible. De cette image de Jean-Claude, j’en ai fait des cauchemars car je n’arrivais pas à me faire à cette idée. Je n’acceptais pas cette cruelle injustice. Pour moi, le sort de Jean-Claude était inacceptable. Intolérable.

    Il y a quelques jours, j’ai revu Jean-Claude pour la deuxième fois et il était beaucoup mieux. Trois semaines s’étaient écoulées. Sa tête et son buste étaient droits. Il bougeait légèrement ses jambes. Il bougeait également ses bras y compris le droit ainsi que ses mains. Les paroles étaient toujours aussi difficilement intelligibles mais il semblait parler avec beaucoup plus d’aisance et en tous cas, les mots sortaient plus facilement de sa bouche. Si j’éprouvais des difficultés à déchiffrer tout ce qu’il me disait, sa femme et ses filles semblaient parfaitement le comprendre. Il a même téléphoné à l’une d’elle avec le portable. Il ouvrait son œil droit mais le gauche était toujours dans la même position. Il paraissait souffrir de la violence des rayons du soleil et n’ouvrait qu’un œil ou l’autre alternativement. Pour l’alimentation, il avait toujours la poche gastrique. Il réclamait à boire en riant et dans la foulée, il se mettait à pleurer en entendant la voix de sa fille au téléphone. Malgré tout ça et en trois semaines, Jean-Claude avait à coup sûr fait d’énormes progrès. Nous l’avons assis dans un fauteuil roulant et nous sommes tous partis le promener. J’étais très content de balader Jean-Claude même si cette action m’aurait semblé impensable et complètement saugrenue trois mois auparavant. Il avait l’air heureux. Enfin, quand je dis heureux c’est autant qu’on peut l’être quand on est conscient d’une telle situation. En tous cas, il semblait être heureux d’être avec sa femme et sa fille et aussi avec nous peut-être. J’ai la faiblesse de le penser.

    Dans cette phase de rééducation qui va sans doute être très longue, Jean-Claude fera encore de nombreux progrès. Jean-Claude renaîtra à la vie. A une vie certes différente de celle qu’il a connue jusqu’à présent mais à une vie nouvelle quand même. En tous cas et même si je ne crois pas qu’il y ait un dieu tout puissant sur cette terre, je vais prier pour ça. Jean-Claude le mérite car c’est un chic type et quelque soit l’homme qu’il sera dans le futur et quoi qu’il arrive, je sais qu’il le restera.

     

    Quand je le regarde, je me dis que la vie est belle mais fragile et qu’il faut profiter des instants présents.

     

    Voilà, à travers ce billet, je voulais rendre hommage à mon ami Jean-Claude que la malédiction vient de frapper si injustement et si cruellement.

     

    Oui, je crois que j’ai raison, la vraie injustice c’est bien qu’il n’y ait aucun dieu parmi nous.

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