• Le petit chien de porcelaine


    L’histoire de ce « petit chien » c’est un peu en résumé l’histoire d’une tranche de mon enfance. Il y a 3 ans quand il a fallu que je vende la maison de ma mère pour assumer son placement dans un service spécialisé Alzheimer d’une maison de retraite, je me suis rendu compte de la futilité des choses que l’on pouvait emmagasiner au cours d’une vie. Ma mère avait pratiquement tout gardé depuis toujours : objets sentimentaux comme les photos ou divers documents héréditaires, objets utiles comme la vaisselle ou divers appareils ménagers bien sûr ou éventuellement encore utilisables comme certains vieux vêtements, disques, livres, vases mais aussi très superflus comme de nombreux bibelots, des collections en tous genres du style porte-clés, pin’s, cartes de vœux ou postales, lettres,  etc, etc.….On a partagé certaines choses en famille, j’ai beaucoup donné aux Compagnons d’Emmaüs et le reste, j’ai tout mis en vente sur des sites Internet. Non pas pour faire de l’argent mais simplement parce que je venais de m’apercevoir au cours de ce douloureux déménagement forcé, de la légèreté de la chose matérielle. En réalité, je n’ai jamais été vraiment très matérialiste et exemple : les voitures aussi belles soient telles ne m’intéressent pas et je les considère seulement comme des outils permettant de se déplacer et de se rendre d’un point à un  autre. Mais là, la gravité de la maladie de ma mère, son caractère irréversible et la sensibilité qu’elle a engendrée en moi a sans doute élevé à un grade encore supérieur cette notion de puérilité du matériel par rapport à l’émotionnel. Bien sûr, j’ai conscience que si ma mère avait gardé tous ces objets, c’est parce qu’ils représentaient quelque chose d’important pour elle et peut-être parfois même une tranche de sa vie aussi mince soit-elle. C'est-à-dire qu’elle avait eu de la sensibilité pour un grand nombre de choses matérielles alors que cette même sensibilité, personnellement, je ne l’avais pratiquement jamais eu. Je dis pratiquement car en retrouvant un petit chien de porcelaine parmi tous les bibelots de ma mère, je me suis rendu compte que j’avais forcément tort. Ce minuscule chien en porcelaine, c’est idiot mais j’y tenais presque autant qu’à la prunelle de mes yeux. Aujourd’hui, quand je suis dans mon bureau et si je regarde les étagères de ma bibliothèque où trônent des centaines de livres et quelques dizaines d’objets en me disant  « si tu devais partir sur une île déserte et si tu devais emporter un seul de ces objets, lequel emporterais-tu ? », ce petit chien en porcelaine serait de toute évidence l’objet que je choisirais. Alors bien sûr, vis-à-vis de quelqu’un qui se défend d’être matérialiste, vous êtes en droit de vous demander pourquoi un tel attachement à un objet aussi ridicule ? Idolâtrie ? Fétichisme ? Non, pas vraiment et c’est toute une histoire :

     

    Je devais avoir 10 ans environ et ma mère m’avait donné quelques francs pour que j’aille m’amuser à la fête foraine qui s’arrêtait et s’installait pour quelques semaines sur la placette de mon quartier. Ce quartier, c’était celui de la Vieille-Chapelle à Marseille. En tous cas, c’était la toute première fois qu’elle me laissait partir tout seul à cette fête foraine, fête foraine qui au passage a empreint  mon enfance mais également ma jeunesse et qui en fin de compte a été le point de départ de ma vie d’adulte car c’est là que j’y ai rencontré la femme de ma vie pour la première fois aussi. C’était en 1969 et j’avais 20 ans ! Mais revenons dix années auparavant. Ce jour-là, c’était la première fois aussi où je me retrouvais avec quelques « sous » dans la poche. Il était donc hors de question que je les dépense « à tort et à travers » car j’avais déjà conscience de la difficulté que mes parents éprouvaient à les gagner. Mon père était comptable et ma mère, avec beaucoup de courage, partait faire des ménages chez des gens bien plus riches que nous. Une fois arrivé à la fête foraine, j’ai donc longuement réfléchi et je me suis souvenu que quelques temps auparavant, mes parents nous avaient offert à mon frère et moi, un chien ; en « chair et en os » celui là ». Ce chien noir et blanc avec un pelage épais et magnifique, nous l’avions appelé Bambi. Nous l’avions eu tout petit mais il était très rapidement devenu énorme car autant que je m’en souvienne, c’était, paraît-il, un bâtard issu d’un croisement entre un Saint-Bernard et un griffon. Ce chien, mon frère et moi, nous l’adorions car il était toujours joyeux et joueur. Mais plus Bambi avait grandi et grossi et plus il était, paraît-il, devenu dangereux. C’est en tous cas la raison que ma mère avait invoquée avec des sanglots dans la voix quand un soir, en rentrant de l’école, nous n’avions pas retrouvé Bambi. Il n’était plus là, mes parents l’avaient donné à de gens qui avaient une grande maison et un grand terrain. Ma mère avait bien tenté de nous persuader que c’était mieux ainsi mais je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps pendant plusieurs soirs en rentrant de l’école. A contrecoeur, je reconnaissais que quand Bambi nous sautait dessus pour nous faire des fêtes, avec la puissance et la force qui étaient les siennes, il nous renversait à mon frère et moi avec une facilité déconcertante. Le problème, c’est qu’il sautait sur toutes les personnes qu’il apercevait, les renversant évidemment la plupart du temps. Pour ma sœur qui avait 5 ans de moins que moi, il devait sans doute représenter un danger évident et ce risque, mes parents n’avaient pas voulu le courir. Ajoutons à cet argument, le fait que nous habitions une toute petite maison et je crois que pour mes parents, l’énorme Bambi était inévitablement devenu insupportable. Voilà, sans doute dans quel état d’esprit, j’errais ce jour-là entre les baraques de la fête foraine. J’étais à la fois triste d’avoir perdu « mon Bambi » et heureux de cette liberté et des quelques pièces que je sentais très lourdes au fond de ma poche. Inconsciemment, me suis-je dit « il faut que je m’offre un autre chien » ? C’est fort possible car comment expliquer autrement cette attirance immédiate et foudroyante en apercevant ce petit chien de porcelaine sur les étagères d’un stand de tir à la carabine à bouchons. Je fus véritablement sidéré, ébahi, émerveillé par ce petit chien tacheté comme mon petit Bambi et à partir de ce moment-là, il n’y avait plus qu’une seule chose qui m’obsédait : « le gagner ! ». Comme d’autres enfants plus ou moins grands étaient déjà entrain de tirer, j’avais très peur qu’ils me le chipent avant même que je puisse le gagner. Pas une seconde, il m’est venu à l’esprit que le forain pouvait en avoir des dizaines ou des centaines identiques et je lui ai aussitôt acheté quelques bouchons. Trois, quatre ou cinq bouchons, je ne me souviens plus exactement, mais je peux vous assurer que ce jour-là, je me suis appliqué à tirer vers ce petit chien comme si ma vie en dépendait. Jamais, je ne m’étais autant appliqué de ma vie, pas même quand mes cahiers d’école étaient neufs et que je prenais soin de ne pas les tacher, d’écrire avec les plus belles lettres majuscules et minuscules ou bien de dessiner avec les plus belles frises que je savais magnifiquement colorier. C’était la première fois que je me retrouvais avec une carabine dans les mains et la seule expérience que j’avais des armes, ce n’était que de très loin quand mon grand-père nous amenait avec lui chasser les grives, mon frère et moi. Il était très fort au tir à la carabine mon grand-père et ce jour-là, il est évident que mon but suprême était de l’imiter. Le forain me montra une seule fois comment il fallait épauler en posant la crosse sur mon épaule droite, il m’expliqua gentiment comment regarder la mire et viser en clignant d’un œil  mais problème, il fallait fermer l’œil gauche et je n’y arrivais pas. J’ai donc épaulé à gauche et j’ai fermé mon œil droit et j’ai depuis toujours procédé ainsi car il m’a toujours été impossible de cligner seulement de l’œil gauche.  Ce jour-là, j’ai sans doute du avaler une grande bouffée d’air, j’ai visé, j’ai appuyé sur la gâchette (peut-être en fermant les deux yeux, ça pas de problème j’y arrive même en dormant !), le bouchon est parti et que c’est-il passé après ? Je vous le donne en mille. Oui en plein dans le mille ! Le petit chien n’était plus sur son socle et je n’en croyais pas mes yeux. Le forain partit le chercher au fond du filet et il me l’apporta. J’étais si content et si fier que je mis aussitôt le petit chien au fond de ma poche de peur que quelqu’un me le reprenne. J’étais déjà prêt à quitter le stand de tir avant même d’avoir tirer les autres bouchons qu’il me restait et c’est le forain qui me le fît remarquer. Ne me demandez pas ce que j’ai fait des autres bouchons. J’ai sans doute tout rater mais le petit chien au fond de ma poche suffisait amplement à mon bonheur. J’étais super heureux, je suis rentré à la maison avec la fierté de l’action accomplie pour ne pas dire du devoir. J’avais réussi mon coup, j’avais un nouveau chien même si au fond de mon cœur, je savais d’avance que celui-ci ne remplacerait jamais mon gros Bambi. En plus il me restait encore quelques pièces au fond de ma poche et ça c’était super chouette. Quand ma mère fut devant moi, j’étais si heureux de cette sortie qu’elle m’avait autorisée, que de mes petites mains, j’ai tout extirpé du fond de mes poches et je lui ai tout offert : l’argent qu’il me restait et le petit chien de porcelaine. Elle ne voulait ni l’un ni l’autre et j’avais beaucoup de mal à comprendre. Alors finalement, à force de tenter de la convaincre et à bout d'arguments, elle accepta le petit chien de porcelaine et moi, j’ai gardé les quelques francs que je n’avais pas encore dépensés. J'étais très heureux de ce compromis car pour moi, c'était aussi une manière de lui dire, tu vois, tu m'avais offert un gentil chien et tu me l'a repris mais je ne t'en veux pas et aujourd'hui, c'est moi qui t'en offre un, alors garde le précieusement. Ce chien, ma mère l’a gardé 50 ans et il a fallu qu’elle soit atteinte d’Alzheimer pour que je le récupère. Vous pensez bien que compte tenu de ces tristes circonstances, j’aurais préféré qu’elle le garde encore très longtemps. Elle en avait tant pris soin. Oh, comme chacun d’entre-nous, il a souffert et a eu une vie parfois difficile ce gentil petit chien. Ma mère a gardé beaucoup d’enfants au cours de sa vie et tous l’ont plus ou moins manipulé parfois avec tendresse ou parfois avec rudesse. Il a eu une patte cassée que ma mère a recollée consciencieusement plutôt que de le jeter se souvenant sans doute de notre pacte. Il a le museau, le bout des oreilles, des pattes et de la queue un peu usés ou cassés mais il est toujours là sur l’étagère de ma bibliothèque. Comme je l’avais mis au fond de ma poche de peur que quelqu’un me le reprenne après le tir victorieux, j'ai préféré le prendre chez moi de peur que quelqu’un le chaparde à ma mère à sa maison de retraite. Eh oui, c’est idiot mais j’ai eu un véritable coup de foudre pour ce petit chien de porcelaine et ce coup de foudre, il dure encore plus de 50 années après ! C’est complètement idiot et irréaliste non ?

    Quelques années plus tard, mes parents reprirent un chien ou plutôt une chienne. Elle s’appelait Miss. Elle était bien plus petite que Bambi mais bien moins turbulente aussi et je l’ai adorée elle aussi. Tout se passa pour le mieux et nous la gardâmes jusqu’à sa mort…..

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